Article publié dans le FigaroVox le 07/12/2018

Alors que les «Gilets jaunes» attendaient des propositions fortes pour leur pouvoir d’achat, notre président s’est contenté d’annoncer la suppression de la nouvelle hausse de 23 % de la taxe carbone prévue en 2019 (et non pas celles prévues ultérieurement), tout en maintenant cette taxe qui permet à l’État de récolter chaque année plusieurs dizaines de milliards d’euros. Or, une telle mesure apparaît de toute évidence insuffisante pour enrayer l’inquiétante paupérisation d’une partie de la population qui a conduit à la révolte des «Gilets jaunes». Au vrai, seule aujourd’hui l’abolition de cette taxe qui est directement responsable de la flambée des prix du gazole, de l’essence, du fioul et du gaz, pourrait redonner véritablement et à court terme du pouvoir d’achat à ces derniers et empêcher les hausses envisagées au cours des prochaines années.

La flambée de la taxe carbone française

Pour mémoire, François Hollande a introduit en 2014 une taxe carbone avec deux objectifs: celui, «officiel», de lutter contre le réchauffement climatique et celui «officieux» d’augmenter les recettes fiscales. Le second objectif est atteint puisque la nouvelle taxe est venue sensiblement augmenter le montant des taxes intérieures de consommation portant sur le gaz naturel (TICGN), le charbon, le fioul, l’essence et le gazole (TICPE).

La hausse de 16 centimes d’euros de la TICPE sur le gazole entre 2013 et 2018 (qui devrait atteindre plus de 35 centimes d’euros en 2022) s’explique en effet principalement par la hausse fulgurante de 537 % de la taxe carbone au cours de la même période ; sachant que d’ici à la fin du quinquennat, celle-ci devrait atteindre 1 131 %.

D’un point de vue budgétaire, cette hausse continue se matérialise chaque année par plusieurs dizaines de milliards d’euros supplémentaires prélevés sur les Français ; ce qui entraîne corrélativement une baisse considérable du pouvoir d’achat de ces derniers, pouvant atteindre plusieurs centaines d’euros par an pour les plus exposés.

Certes, la taxe carbone n’est pas une «exception française» dès lors qu’elle a également été instaurée dans d’autres pays, notamment la Finlande et la Pologne en 1990, la Norvège et la Suède en 1991, le Danemark en 1992, la Suisse en 2008, l’Irlande en 2010, l’Espagne en 2014 et enfin le Portugal en 2015. Cela étant, trois constats regrettables s’imposent et viennent assombrir le tableau idyllique de la transition énergétique dressé par notre exécutif.

Une des taxes carbones les plus élevées au monde

Premier constat: le montant de notre taxe carbone, qui a été multiplié par plus de 6 en 4 ans (il s’élève à 44,6 euros par tonne de CO2 en 2018) est désormais le troisième plus élevé de l’UE et le cinquième plus élevé au monde, juste derrière celui de la taxe carbone suédoise (120 euros par tonne de CO2), suisse (89 euros par tonne de CO2), finlandaise (62 euros par tonne de CO2) et norvégienne (56 euros par tonne de CO2). Et de toute évidence, notre pays n’a pas fini de grimper dans le classement puisque le gouvernement a prévu de quasiment doubler son montant d’ici à la fin du quinquennat ; celui-ci devant atteindre 86,2 euros par tonne de CO2 en 2022.

À titre de comparaison, le montant de la taxe carbone danoise et espagnole s’élève seulement à 25 euros par tonne de CO2, celui de la taxe carbone irlandaise à 20 euros et celui de la taxe carbone portugaise et polonaise à, respectivement, 7 euros et moins d’un euro.

Une taxe rejetée dans la plupart des pays

Deuxième constat: de nombreux pays ont refusé d’instaurer une taxe carbone, parmi lesquels plusieurs pays voisins, comme l’Allemagne, la Belgique, l’Italie ou le Luxembourg, mais aussi (et surtout!) les pays qui polluent le plus au monde, à savoir la Chine, les États-Unis et la Russie. Responsables à eux trois de plus de 50 % des émissions de CO2 dans le monde, ces derniers ont toujours rejeté l’idée d’instaurer une telle taxe pour des raisons stratégiques et économiques ; ce que n’a d’ailleurs pas manqué de rappeler récemment le président américain dans un tweet cinglant adressé à son homologue français, dans lequel il l’a félicité d’avoir enfin pris conscience de l’absurdité du système actuel. Force est en effet de constater que, dans celui-ci, les pays qui polluent le moins (comme la France) taxent le plus, tandis que ceux qui polluent le plus (comme la Chine ou les États-Unis) taxent le moins. Autrement dit, le zèle «écolo-fiscal» dont fait aujourd’hui preuve notre président n’est nullement «universel».

Une taxe inefficace et inégalitaire

Troisième constat: le champ d’application de la taxe carbone française est particulièrement réduit, dans la mesure où il ne recouvre que 35 % des émissions de CO2 (contre 60 % en Norvège et 49 % en Irlande selon une étude de l’Institute for Climate Economics), lesquelles sont principalement liées à l’usage des carburants (contrairement à d’autres pays, comme la Suisse, qui ont fait le choix d’exclure ces derniers). Cette anomalie s’explique par l’octroi de nombreuses exonérations fiscales, au profit de secteurs qui sont pourtant très polluants.

En somme, la taxe carbone est non seulement inefficiente pour l’environnement, compte tenu de son champ d’application très réduit, mais aussi inégalitaire, dès lors qu’elle impacte surtout les classes populaires issues de la France périphérique qui sont contraintes de faire de long trajet en voiture pour aller travailler ou se ravitailler.

Abolition de la taxe carbone

Eu égard à l’impact très négatif de la taxe carbone pour le pouvoir d’achat des classes populaires, le gouvernement ne peut pas se contenter de «geler» sa hausse en 2019 ; car cela reviendrait à ne pas réduire le montant des prélèvements opérés, mais seulement à cesser de les augmenter.

L’abolition de la taxe carbone, taxe intrinsèquement inégalitaire, inefficace, et au demeurant responsable de la paupérisation d’une partie des Français, s’inscrit assurément comme la meilleure mesure, et accessoirement comme la plus simple, pour améliorer le pouvoir d’achat de ces derniers dans la mesure où elle leur permettrait d’économiser plusieurs centaines d’euros de taxe carbone par an. La taxe carbone australienne a déjà été abolie en 2014, et ce à peine deux ans après son instauration. Comme la taxe carbone française, elle avait plongé des millions d’Australiens dans la précarité et déclenché d’importantes manifestations ayant entraîné l’éviction précoce du premier ministre, Julia Gillard. Un fâcheux dénouement qui n’est pas sans rappeler celui du mandat de l’ancien Premier ministre britannique Margaret Thatcher, laquelle a aussi été évincée prématurément de ses fonctions en raison de son refus obstiné et insensé de supprimer un impôt considéré comme inégalitaire (la fameuse «poll tax»: impôt local par capitation), en dépit de la succession de violentes manifestations de contribuables pendant plusieurs mois.

Il va sans dire que certains seraient bien inspirés de tirer rapidement les leçons de l’histoire et de prendre conscience qu’un gouvernement, aussi compétent soit-il, ne résiste jamais à un impôt considéré comme inégalitaire, a fortiori lorsqu’il vise principalement des classes populaires en détresse qui n’ont plus rien à perdre.

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