Article publié dans le FigaroVox le 20/11/2018

Comme le soulignait le marquis de Mirabeau dans sa célèbre Théorie de l’impôt, la multitude et la hausse des prélèvements obligatoires «énerve d’abord la société ; la trouble, l’aigrit, la dessèche, la dissout enfin». Avec la révolte des «gilets jaunes», force est malheureusement de constater que nous venons d’atteindre ce dernier stade: celui de la dissolution de notre société, confrontée plus que jamais à l’oppression et à l’injustice fiscale.

L’oppression fiscale

Pour mémoire, les prélèvements obligatoires n’ont cessé d’augmenter au cours des dernières années, bondissant de près de 145 milliards d’euros au cours du quinquennat de Jacques Chirac, de 95 milliards d’euros au cours de celui de Nicolas Sarkozy et de 124 milliards d’euros au cours de celui de François Hollande ; ce qui représente une hausse globale d’environ 369 milliards d’euros des prélèvements obligatoires pour les contribuables français.

Cela étant, une grande majorité d’entre eux sont restés passifs au cours des dernières années. Certes, il y a eu quelques scandales, comme celui du «bouclier fiscal», et quelques mobilisations, comme celle des «pigeons» ; mais ces évènements apparaissent rétrospectivement bien marginaux au regard de la révolte des «gilets jaunes», laquelle a mobilisé samedi 17 novembre plusieurs centaines de milliers de contribuables en divers points du territoire.

Comment expliquer cette longue inertie des contribuables? Principalement par le fait que les précédents présidents ont fait le choix politiquement «sensé» (même si économiquement désastreux) d’augmenter les impôts des Français les plus «aisés» ; ceux-ci étant les moins susceptibles de se révolter. À cet égard, François Hollande a considérablement renforcé l’impôt sur le revenu progressif, ce qui a permis de faire bondir ses recettes de 14 milliards d’euros (soit une hausse de 24 %) ; mais aussi l’impôt sur les successions et l’impôt foncier, dont les recettes ont respectivement augmenté de 5 milliards d’euros et de 6,6 milliards d’euros (soit une hausse de près de 57 % et 19 %).

Contrairement à ses prédécesseurs, Emmanuel Macron a choisi de ratisser large en surtaxant l’ensemble des contribuables, par le biais de la hausse de divers impôts et taxes «universels»: la CSG, la taxe carbone et les taxes sur le tabac. Si ces hausses concernent en théorie tous les Français, elles impactent en pratique surtout les moins aisés ; sachant que ces derniers sont d’ores et déjà surtaxés et confrontés à la précarité. Combien de gilets jaunes ont en effet déclaré qu’ils rencontraient de sérieuses difficultés pour se chauffer ou se déplacer?

L’injustice fiscale

Non content d’avoir augmenté les prélèvements obligatoires, notre président a, au demeurant, fait le choix de privilégier une minorité de contribuables ; et ce, sans pédagogie et en accumulant les poncifs.

Il est vrai que notre système fiscal s’est toujours apparenté à une mosaïque de privilèges et d’exemptions: Alexis de Tocqueville constatait d’ailleurs déjà dans L’Ancien Régime et la Révolution qu’«il y avait très peu de pays où (l’inégalité en fait d’impôts) fût devenue aussi visible et aussi constamment sentie qu’en France». Notre président aurait pu cependant prendre l’option de les diluer. À l’inverse, il a pris celle, inconsidérée, de les exacerber ; sachant que les contribuables français sont extrêmement sensibles à la question des «inégalités».

Deux mesures ont, à cet égard, particulièrement révolté les contribuables français. La première est celle de supprimer l’ISF pour une minorité de détenteurs de valeurs mobilières et de le renforcer pour une majorité de propriétaires immobiliers (ceux-ci représentant près de 60 % des Français), déjà largement surtaxés. Un choix totalement justifié pour notre président qui n’a d’ailleurs pas manqué de les montrer du doigt en les qualifiant de «rentiers». La deuxième mesure, survenue quelques mois plus tard, est celle de supprimer l’exit tax, autrement dit un dispositif anti-abus destiné à lutter contre l’évasion fiscale d’une certaine catégorie de contribuables ; ce qui n’a pas manqué de susciter un tollé en dépit des justifications avancées. Comment en effet justifier l’injustifiable? À savoir qu’une poignée de contribuables (des entrepreneurs ou investisseurs à succès!) puissent s’exiler pour échapper au paiement de leurs impôts, tandis qu’une majorité peine à «encaisser» la hausse de ces derniers. Ce choix s’avère d’autant plus inacceptable, que loin d’être une spécificité française, l’exit tax a été adoptée dans de très nombreux pays (Canada, Australie, etc.) soucieux d’assurer une certaine «égalité» entre les différentes catégories de contribuables.

En définitive, Emmanuel Macron ne fait que récolter ce qu’il a semé: la colère de centaines de milliers de «gilets jaunes» qui, de façon légitime, n’acceptent plus la hausse constante des prélèvements obligatoires et l’octroi de «passe-droits» pour les plus privilégiés, symboles à leurs yeux d’une profonde «injustice fiscale». Pour apaiser désormais cette colère qu’il a lui-même engendrée, notre président doit impérativement cesser d’augmenter la fiscalité énergétique qui impacte la vie de millions de contribuables français, déjà en proie à la précarité. Cela serait plus judicieux et surtout plus humain que de continuer à les mépriser…

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