Article publié dans le FigaroVox le 12/11/2018

«L’impôt a des limites naturelles au-delà desquelles un peuple doit se lever pour vivre ou se coucher pour mourir». Si cette déclaration de Pierre Poujade peut paraître exagérée, elle n’est pourtant pas si insensée, dès lors que pour des millions de Français, une nouvelle hausse de la fiscalité ne correspond pas à une simple baisse de leur train de vie mais à une véritable question de «survie». Comment aller travailler, se chauffer ou même cuisiner quand le prix des carburants, du fioul et du gaz devient rédhibitoire du fait de la hausse folle des prélèvements obligatoires?

Hausse continue et inquiétante des prélèvements obligatoires

Pour mémoire, ces derniers ont déjà explosé au cours des dernières années. D’après l’administration fiscale, entre 2004 et 2017, les recettes de l’impôt sur le revenu ont flambé de 24 milliards d’euros (ce qui représente une hausse de 48 %), tandis que celles de la taxe d’habitation ont augmenté de près de 10 milliards d’euros (+ 73 %) et celles de la taxe foncière de quasiment 20 milliards d’euros (+ 87 %). À ces hausses s’ajoutent au demeurant celles de tous les autres impôts, taxes, cotisations, redevances et amendes, dont le montant total a récemment franchi la barre symbolique des 1 000 milliards d’euros.

À grand renfort de promesses électorales, Emmanuel Macron a suscité en 2017 beaucoup d’espoir chez des millions de contribuables acculés par plusieurs années de carnage fiscal. Si en définitive, une minorité d’entre eux devrait bien voir sa facture fiscale diminuer grâce à la suppression partielle de l’ISF et à l’instauration de l’impôt forfaitaire sur le capital (ce qui ne saurait susciter de critiques), une très grande majorité, déjà surtaxée, devrait en revanche voir celle-ci bondir en 2018, et plus encore les prochaines années (ce qui, à l’inverse, appelle des critiques!). Comment l’expliquer? Par la hausse de la CSG pour tous compensée seulement pour certains et, surtout, par la hausse de la fiscalité dite «verte». Au nom d’une transition écologique idéologique et irrationnelle sur le plan économique, notre gouvernement a en effet décidé de relever, sans compensation, le montant de la taxe carbone, ce qui devrait entraîner une hausse de cette fiscalité par rapport à 2017 de 3,7 milliards d’euros en 2018, 6,5 milliards d’euros en 2019 et 14,2 milliards d’euros en 2022.

Les contribuables ont toujours résisté aux hausses excessives de la fiscalité

La question se pose désormais de savoir si les Français vont accepter ou non de subir cette nouvelle hausse. La question peut déconcerter, voire embarrasser (les élus en particulier). Pourtant la flambée des impôts, quand bien même elle aurait été votée par une assemblée démocratiquement élue, n‘est pas une fatalité. Comme le soulignait justement le sociologue Norbert Elias dans son ouvrage La dynamique de l’Occident «Les impôts sont, comme toutes les autres institutions, un produit de l’interdépendance sociale. Ils procèdent de la lutte des groupes et intérêts sociaux». Autrement dit, la capacité des États à prélever des impôts ne s’apparente en rien à une donnée naturelle ; l’histoire offre d’ailleurs une multitude d’exemples dans lesquels leur souveraineté a été mise à mal par des contestations, voire des révolutions fiscales entraînant des retours en arrières substantiels

Comme d’autres, notre pays a connu des milliers de révoltes fiscales, généralement conduites par des contribuables déshérités qui n’ont eu d’autres choix que de se révolter pour subsister. L’Ancien Régime fut ainsi une succession de révoltes fiscales depuis le règne de Charles VI, où Paris proclama «l’abolition et la mise à néant de tous les impôts», jusqu’à la Révolution de 1789. Ces dernières se poursuivirent tout au long du XIXe et du XXe siècle avec notamment Pierre Poujade et Gérard Nicoud qui incarnèrent successivement les révoltes des petits commerçants et artisans dans les années 1950, 1960 et 1970 ; révoltes qui s’accompagnèrent, entre autres, de saccages, d’attentats à l’explosif, de représailles à l’égard d’inspecteurs des impôts (pouvant aller jusqu’à leur enlèvement) et de blocages routiers. En dépit de ces actes de violence et des appels répétés à la «grève totale et générale des impôts» (laquelle est en principe sanctionnée pénalement par une peine d’emprisonnement), les gouvernements de l’époque furent contraints, face à la grogne de hordes de contribuables, d’accorder des mesures de clémence. Ont ainsi été accordées des exonérations et réductions d’impôt aux indépendants dans la loi Royer de 1973 et l’amnistie pour leur refus de s’acquitter de leurs cotisations. Au reste, Gérard Nicoud qui avait bénéficié en 1972 d’une grâce présidentielle lui permettant de sortir de prison, fut reçu en 1975 par le président Valéry Giscard d’Estaing à l’Élysée! Ces exemples illustrent l’idée que si le «pouvoir fiscal» appartient en théorie à l’État, il appartient également en pratique aux contribuables, sous réserve que ces derniers s’unissent en contestant collectivement les hausses d’impôts.

Aussi les contribuables, contraints pour l’heure de subir la hausse de la taxe carbone, doivent-ils se mobiliser par millions sur les routes le 17 novembre prochain afin de mettre la pression sur un gouvernement insensible à la violence du matraquage fiscal opéré sur une grande partie du territoire. Face au déni de ce dernier, il ne leur reste que l’option de «bloquer» les routes (comme en 1970) pour lui faire comprendre que gouverner, ce n’est pas seulement taxer… Car malheureusement, notre gouvernement, comme les précédents, n’a toujours pas tiré les leçons de plusieurs siècles de confrontations brutales entre l’État et les contribuables, et ce alors que les dernières, mettant en scène des «pigeons» et des «bonnets rouges», se sont déroulées il y a seulement quelques années…

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