Article publié par Virginie Pradel dans les Echos le 06/04/2020

C’est une idée qui mûrit lentement mais sûrement : après avoir mis en place la « surveillance digitale » des Français pour lutter contre la fraude fiscale, le gouvernement réfléchirait dorénavant à faire de même pour lutter contre le coronavirus. Une fois encore, le gouvernement semble prêt à sacrifier les libertés individuelles des Français sur l’autel de l’insécurité dont il a pourtant une grande part de responsabilité.

Le tracking : d’Edouard Philippe à Christophe Castaner…

Instaurer le tracking, autrement dit la surveillance digitale de masse des Français via leurs équipements connectés (smartphone, etc.) ? Édouard Philippe a fermement rejeté l’idée mercredi dernier en déclarant que ces « dispositifs (de tracking) en France ne seraient pas légalement permis», ce qui n’exclurait pas, selon lui, un «engagement volontaire». Les Français, déjà hypercontrôlés et verbalisés (près de 6 millions de contrôles et 350.000 amendes annoncés en moins de 3 semaines de confinement) pouvaient souffler. Mais voilà, Christophe Castaner a annoncé hier sur TF1 que «Toutes les intelligences disponibles sont nécessaires et seront utilisées » et que «Le tracking fait partie des solutions retenues par un certain nombre de pays». Nouvelle maladresse de communication ou aveu inquiétant ? Cette déclaration appelle plusieurs remarques.

Une cacophonie gouvernementale épuisante et anxiogène

Ce qui pourrait apparaître comme un simple volte-face du gouvernement a de quoi sérieusement exaspérer les Français qui ne comptent désormais plus ces derniers…Entre Agnès Buzyn qui déclarait le 20 janvier à propos du virus que le « risque d’importation depuis Wuhan était quasi nul » et Emmanuel Macron qu déclarait à peine deux mois plus tard, le 17 mars, que « nous sommes en guerre » contre ce même virus ; entre les affirmations diverses selon lesquelles le port du masque serait inutile, voire même dangereux (il faut oser proférer de telles inepties quand les Français constatent au même moment devant leur petit écran que des millions d’asiatiques en portent un…) et les recommandations il y a quelques jours seulement de port généralisé du même masque…. La question que tout le monde se pose désormais est : quand est-ce que le gouvernement va cesser de virevolter et assurer (enfin) la sécurité des Français par le biais du dépistage généralisé et de la fourniture de gants, masques et gels, elle aussi généralisée. Sans parler de l’amélioration des soins qui, malgré toutes les bonnes volontés, laissent encore à désirer faute de moyens humains et matériels … C’est relativement simple et c’est tout ce que les Français réclament ; de façon d’ailleurs légitime, compte tenu du matraque social et fiscal qu’ils subissent depuis plusieurs décennies. Or, force est de constater, que notre gouvernement n’est pas encore prêt d’y parvenir. Pourquoi envisager donc de passer déjà à l’étape supérieure en s’alignant sur des méthodes controversées employées par d’autres pays ?

Taiwan et la Corée du Sud : des exemples à suivre

Certes, ces deux pays ont mieux réussi à contenir le virus que la France. Comment l’expliquer ?  S’agissant de Taiwan, dès le 20 janvier 2020, les autorités ont filtré les personnes en provenance de Wuhan dans les aéroports. Peu de temps après, le gouvernement a conseillé à la population de se confiner. La prodution de masques a aussi considérablement augmenté. S’agissant ensuite de la Corée du Sud, les autorités ont aussi encouragé très rapidement le port du masque ainsi que le dépistage de masse grâce à plusieurs dizaines de « drives » de dépistage éparpillés aux quatre coins du pays (le personnel médical réalise des écouvillonnages aux gens qui restent dans leur voiture pour éviter tout contact rapproché). Rien de tel malheureusement en France où le gouvernement tente encore (en vain !) de convaincre les Français de l’inutilité, voire du danger de porter un masque… Quant à la généralisation des tests de dépistages, elle sera effective dans plusieurs semaines… Autant dire que les urgences ne sont pas prêtes de désemplir…

Sauf pour le tracking…

Si Taiwan, comme la Chine, et la Corée du Sud ont instauré le tracking, à savoir la surveillance généralisée des citoyens via leur smartphone, il s’agit d’une dérive malheureuse que nos gouvernants doivent nous épargner ; d’autant que l’on peut parfaitement s’en passer pour se protéger. Au demeurant, est-il besoin de rappeler que ces deux pays ne sont pas toujours des modèles en matière de respect des libertés individuelles ? Tandis que la Chine met en place depuis plusieurs années une surveillance digitale et une répression terrifiante de ses citoyens, la Corée du Sud fait de même… Elle est d’ailleurs devenue une deuxième championne de la surveillance et de la délation en tout genre, si bien que des milliers de coréens sont formés dans des écoles dédiées aux techniques de « traçage-délation » et rémunérés pour dénoncer les manquements de leurs concitoyens (ce qui va du simple mégot jeté par terre à la corruption, en passant par l’adultère…). Il va sans dire que ces pays ont une culture de l’hypersurveillance et de la délation qui n’est heureusement pas encore la nôtre… Cela fait bien longtemps qu’ils ont mis de côté les libertés individuelles, si tant est qu’elles aient déjà existé…

Une constante à endiguer : le rétrécissement des libertés individuelles

C’est un fait : les gouvernements français, l’actuel comme les précédents, portent de moins en moins d’attention au respect des libertés individuelles, lesquelles sont pourtant un bel héritage français. Certaines d’entre elles (la liberté de circulation, la liberté d’expression, la liberté d’entreprendre et j’en passe…) se réduisent progressivement comme une peau de chagrin. De la lutte contre la fraude fiscale à la lutte contre le coronavirus, les raisons ne manquent pas pour sacrifier, sur l’autel de l’insécurité, nos libertés individuelles qui sont pourtant l’une des dernières conquêtes dont les Français peuvent être fiers…

Une chose est certaine : l’on ne peut désormais plus compter sur nos gouvernants pour les protéger. Aussi la société civile doit-elle, plus que jamais, se réveiller et se mobiliser contre les dérives actuelles qui augurent un avenir collectif funeste.

 

Lire notre article dans les Echos : https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/opinion-covid-19-et-tracage-ne-sacrifions-pas-nos-libertes-individuelles-1192463

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